Le syndrome de l'imposteur : et si l’imposture n’était pas celle qu’on pense?

DOSSIER | LE SENTIMENT D’IMPOSTURE
« Je ne suis pas certaine d’être à la hauteur. »
« Ils vont finir par se rendre compte que je ne maîtrise pas autant mon sujet qu’ils le pensent. »
« J’ai probablement eu de la chance. »
« Les autres semblent tellement plus compétents que moi. »
Ces pensées sont étonnamment fréquentes.
Et ce qui m’interpelle particulièrement, c’est qu’elles ne viennent pas nécessairement de personnes qui manquent d’expérience ou de compétences. On les entend aussi chez des professionnels reconnus, des gestionnaires expérimentés, des personnes qui ont derrière elles des années de réalisations et qui disposent, objectivement, de nombreuses preuves de leur compétence.
Et pourtant, le doute demeure.
Comme si les réussites accumulées ne suffisaient pas toujours à faire taire cette petite voix qui murmure :
« Oui, mais… s’ils savaient vraiment? »
On parle alors souvent du syndrome de l’imposteur.
Et la réponse semble presque évidente : il faudrait travailler sa confiance en soi.
Mais si le phénomène était un peu plus complexe?
Et si ce sentiment d’imposture ne révélait pas nécessairement un manque de compétence — mais parfois, paradoxalement, tout le contraire?
Syndrome de l'imposteur : Plus on en sait, plus on découvre tout ce qu’on ne sait pas
Il existe un paradoxe intéressant dans le développement de l’expertise.
Lorsque nous connaissons peu un domaine, nous n’en percevons pas toujours toute la complexité. Mais à mesure que nous développons nos connaissances et notre expérience, notre regard devient plus fin.
Nous découvrons les nuances. Les exceptions. Les zones grises. Les questions auxquelles il n’existe pas de réponse simple.
Autrement dit, plus notre expertise se développe, plus notre conscience de nos limites peut elle aussi se développer.
La personne expérimentée n’est donc pas nécessairement celle qui ne doute jamais.
Elle peut au contraire être celle qui sait suffisamment pour comprendre qu’elle ne sait pas tout.
Le problème apparaît lorsque nous interprétons cette lucidité comme une preuve d’incompétence :
« Si j’étais vraiment bonne, je saurais quoi faire. »
Alors qu’une interprétation beaucoup plus juste pourrait être :
« Je comprends maintenant suffisamment la complexité de la situation pour savoir qu’elle mérite réflexion. »
Ce n’est plus tout à fait la même histoire.
Quand l’expertise change aussi notre regard sur nos propres limites
La recherche nous invite toutefois à être prudents : devenir expert ne signifie pas automatiquement devenir moins confiant.
Ce qui semble évoluer, c’est notamment notre capacité à mieux calibrer notre jugement.
Une étude menée auprès de cliniciens utilisant l’échographie cardiaque a comparé leur confiance dans leurs réponses à leur performance réelle. Les chercheurs ont constaté que les cliniciens ayant davantage d’expérience avaient tendance à être moins excessivement confiants dans leurs réponses. Certains des plus expérimentés sous-estimaient même leur performance.
Ce résultat est intéressant parce qu’il nous rappelle quelque chose de fondamental : la compétence et le sentiment de compétence ne progressent pas nécessairement au même rythme.
Avec l’expérience, nous développons bien sûr des connaissances. Mais nous développons aussi quelque chose d’autre : une meilleure représentation de la complexité du domaine dans lequel nous évoluons.
Nous savons davantage.
Mais nous voyons également davantage ce qui nous échappe.
Et cette lucidité peut parfois être inconfortable.
Le doute n’est donc pas une mesure de compétence
C’est peut-être là que se cache une partie de « l’imposture ».
Nous utilisons souvent notre sentiment intérieur comme s’il constituait une mesure objective de notre compétence :
Je me sens sûre de moi, donc je dois être compétente.
Je doute, donc il doit me manquer quelque chose.
Pourtant, les recherches sur la métacognition — notre capacité à porter un jugement sur nos propres connaissances et performances — montrent que notre degré de confiance et notre performance réelle sont deux choses distinctes.
Nous pouvons être très certains d’une réponse et avoir tort.
Et nous pouvons hésiter tout en ayant raison.

La confiance est une information. Elle n’est pas une preuve.
Cette distinction me semble particulièrement importante lorsqu’on parle du sentiment d’imposture. Parce qu’une personne peut ressentir profondément qu’elle n’est pas suffisamment compétente sans que ce sentiment constitue une évaluation juste de ses capacités.
Et si nous avions donné trop de pouvoir au mot « syndrome »?
Il y a d’ailleurs quelque chose d’intéressant dans la littérature scientifique elle-même.
Bien que l’expression « syndrome de l’imposteur » soit aujourd’hui entrée dans le langage courant, les chercheurs parlent souvent plutôt de phénomène de l’imposteur ou de sentiment d’imposture.
Une importante revue systématique consacrée au phénomène dans le monde du travail a examiné 188 travaux scientifiques publiés sur plus de quatre décennies.
Les auteurs constatent que le concept lui-même manque encore de précision et proposent notamment de distinguer une tendance relativement stable à éprouver ce sentiment de moments d’imposture davantage liés à certaines situations.
Autrement dit, ressentir de l’imposture ne signifie pas nécessairement être une personne qui manque fondamentalement de confiance en elle.
Cela peut aussi être une expérience qui apparaît dans certaines circonstances.
Et cela change la question que nous pouvons nous poser.
Plutôt que :
« Qu’est-ce qui ne va pas chez moi pour que je manque autant de confiance? »
nous pouvons commencer par demander :
« Qu’est-ce que ce doute signifie réellement? »
Et si l’imposture n’était pas celle qu’on pense?
Peut-être que le véritable piège n’est donc pas de douter.
Peut-être est-ce de croire que notre doute dit nécessairement la vérité sur notre compétence.
Parce que savoir reconnaître ce que nous ne savons pas n’est pas une faiblesse.
Dire « je dois y réfléchir », « je veux vérifier », « je n’ai pas encore la réponse » ou « cette situation est plus complexe qu’elle n’en a l’air » peut au contraire témoigner d’une expertise qui a gagné en maturité.
La question devient alors moins :
« Comment puis-je arrêter de douter? »
et davantage :
« Est-ce que mon doute m’indique réellement une limite de compétence… ou simplement que je suis suffisamment compétente pour voir toute la complexité de la situation? »
La nuance est importante.
Et elle ne signifie évidemment pas que tout doute est un signe d’expertise, ni que tout sentiment d’imposture doit être ignoré. Elle nous invite simplement à ne pas confondre trop rapidement l’expérience subjective du doute avec la réalité de notre compétence.
Une question à cultiver
La prochaine fois que cette petite voix vous souffle :
« Je ne suis peut-être pas aussi compétent que les autres le pensent… »
avant d’essayer de la faire taire, peut-être pourriez-vous lui poser une question :
Sur quoi t’appuies-tu pour arriver à cette conclusion?
Sur une erreur réelle?
Sur une compétence que je dois effectivement développer?
Ou simplement sur le fait qu’aujourd’hui, je vois beaucoup mieux qu’hier tout ce qu’il reste encore à comprendre?
Parce qu’au fond, reconnaître l’étendue de ce que nous ne savons pas n’est peut-être pas toujours le signe que nous savons trop peu.
C’est parfois le signe que nous avons suffisamment appris pour mesurer tout ce qu’il reste à apprendre.
Pour aller plus loin — Références scientifiques
Gullifor, D. P., Gardner, W. L., Karam, E. P., Noghani, F. & Cogliser, C. C. (2024). The impostor phenomenon at work: A systematic evidence-based review, conceptual development, and agenda for future research. Journal of Organizational Behavior, 45(2), 234–251.
Cette revue systématique analyse 188 travaux sur le phénomène de l’imposteur au travail et propose notamment de mieux distinguer ses dimensions relativement stables et situationnelles.
Mann, D. D. et coll. (2018). Subjective awareness of ultrasound expertise development: individual experience as a determinant of overconfidence.
L’étude examine le rapport entre expérience, performance réelle et confiance chez des cliniciens et observe une diminution de la surconfiance associée à une plus grande expérience.
Fleming, S. M. (2024). Metacognition and Confidence: A Review and Synthesis. Annual Review of Psychology.
Une synthèse des travaux sur la confiance et la métacognition qui permet de comprendre pourquoi notre jugement subjectif sur notre propre performance peut diverger de notre performance réelle.
🌿Pour poursuivre votre réflexion
Parce qu'une réflexion en nourrit souvent une autre, je vous propose trois lectures complémentaires.
Quand notre cerveau veut avoir raison : le biais de confirmation
Quand nous doutons de nous-mêmes, notre cerveau peut-il finir par chercher ce qui lui donne raison? https://www.cultiverlessentiel.ca/post/quand-notre-cerveau-veut-avoir-raison-le-biais-de-confirmation
Les mots qui nous nuisent : quand notre langage nous limite
Entre « je ne sais pas » et « je ne suis pas capable », quelques mots peuvent changer profondément l’histoire que nous nous racontons. https://www.cultiverlessentiel.ca/post/les-mots-qui-nous-nuisent-quand-notre-langage-nous-limite
Les croyances limitantes : Quand l’impossible devient un passage
Et si certaines certitudes que nous entretenons sur nous-mêmes étaient davantage des interprétations que des faits? https://www.cultiverlessentiel.ca/post/les-croyances-limitantes-quand-l-impossible-devient-un-passage




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