Syndrome de l'imposteur : et si le doute ne venait pas seulement de nous?

DOSSIER | LE SENTIMENT D’IMPOSTURE
« Je ne me sens plus aussi compétent qu'avant. »
Dans ma pratique, je croise régulièrement des gestionnaires et des dirigeants expérimentés qui expriment ce doute.
Et lorsque ce sentiment apparaît, nous cherchons assez naturellement l'explication en nous-mêmes.
Peut-être avons-nous développé suffisamment d'expertise pour mieux mesurer tout ce que nous ne savons pas encore. Peut-être sommes-nous simplement en train d'évoluer, d'occuper une nouvelle fonction ou d'apprendre à exercer nos compétences dans un territoire moins familier.
Ce sont deux pistes que j'ai explorées dans les premiers billets de ce dossier.
Mais s'il y avait autre chose à regarder?
Et si, pour comprendre ce sentiment d'imposture, il fallait parfois élargir le regard au-delà de la personne elle-même?
Quelle part du doute appartient à la personne… et quelle part se construit dans le contexte où elle tente d'exercer son rôle?
Notre sentiment de compétence se construit aussi à partir de ce qui nous entoure
Au travail, notre environnement nous fournit constamment des repères qui nous permettent de valider que nous avançons dans la bonne direction.
Les attentes qui nous sont communiquées. Les priorités. La rétroaction que nous recevons. La reconnaissance. Les réactions de notre gestionnaire et de nos collègues. La latitude dont nous disposons pour prendre des décisions.
Tous ces éléments nous permettent de nous situer.
Ils ne déterminent évidemment pas notre compétence. Mais ils contribuent à nous indiquer si ce que nous faisons correspond à ce qui est attendu et si notre contribution est reconnue.
Et lorsque ces repères deviennent moins clairs ou moins cohérents, notre propre lecture de notre compétence peut commencer à se brouiller.
Les priorités changent. Ce qui semblait attendu hier ne l'est plus aujourd'hui. La rétroaction devient rare ou contradictoire. Les critères de réussite deviennent difficiles à saisir.
Individuellement, chacun de ces éléments peut sembler relativement anodin.
Mais lorsqu'ils s'accumulent, une personne peut progressivement avoir de plus en plus de difficulté à savoir si elle fait bien son travail.
Et ce qui était au départ une difficulté à comprendre son environnement peut finir par devenir une difficulté à se comprendre soi-même.
Quand le contexte finit par devenir une conclusion sur soi
Au départ, la pensée peut être :
« Je ne sais pas exactement ce qu'on attend de moi. »
Puis :
« Je n'arrive pas à comprendre ce qu'on attend de moi. »
Et éventuellement :
« Si j'étais vraiment compétent, je saurais quoi faire. »
Quelque chose vient de basculer.
Ce qui était au départ une difficulté à lire l'environnement est devenu une évaluation de soi.

Nous pouvons parfois intérioriser l'incohérence de notre environnement comme une preuve de notre propre insuffisance.
Cette idée me semble particulièrement importante parce qu'elle change notre manière de lire le doute.
Le problème n'est pas nécessairement entièrement dans la personne.
Il n'est pas nécessairement entièrement dans l'organisation non plus.
Il peut se jouer dans la rencontre entre les deux.
Syndrome de l'imposteur : ce que la recherche nous invite à regarder
Le phénomène d'imposture a longtemps été abordé principalement sous l'angle individuel : notre façon d'interpréter nos réussites, notre perfectionnisme, notre confiance ou encore certaines caractéristiques personnelles.
Ces dimensions demeurent importantes.
Mais la recherche sur le syndrome de l'imposteur au travail nous invite aujourd'hui à regarder également ce qui se passe autour de la personne.
Une importante revue systématique de la littérature publiée dans le Journal of Organizational Behavior, portant sur 188 travaux et 200 études, distingue notamment une composante relativement stable du phénomène d'une expérience davantage situationnelle, susceptible de varier selon les circonstances.
Les chercheurs recensent également différents facteurs organisationnels associés au sentiment d'imposture, notamment l'ambiguïté de rôle et le soutien organisationnel perçu.
Une autre revue importante publiée dans Academy of Management Annals invite elle aussi à dépasser certaines conceptions trop simples du phénomène et à mieux considérer les dimensions sociales et organisationnelles dans lesquelles ces pensées peuvent apparaître.
Autrement dit, le sentiment d'imposture ne semble pas pouvoir être compris uniquement en regardant ce qui se passe à l'intérieur de la personne.
Le contexte compte lui aussi.
Cela ne signifie évidemment pas que l'organisation « crée » à elle seule notre sentiment d'imposture.
Mais elle peut contribuer à créer des conditions dans lesquelles le doute trouve davantage de matière pour s'installer.
Quand « travailler sa confiance » ne suffit pas
Cette distinction change quelque chose d'important dans notre manière d'accompagner une personne qui doute d'elle-même. Lorsqu'elle nous dit :
« Je ne me sens plus à la hauteur. »
notre premier réflexe peut être de chercher à renforcer sa confiance.
L'aider à reconnaître ses réussites. À prendre conscience de ses forces. À remettre en question certaines perceptions qu'elle entretient à son sujet.
Tout cela peut être utile.
Mais peut-être devrions-nous éviter de conclure trop rapidement que la personne est le problème à résoudre.
Parce que si elle évolue dans un environnement où les attentes sont mouvantes, où elle reçoit peu de rétroaction, où les critères sur lesquels elle est évaluée demeurent flous ou encore où demander de l'aide risque d'être interprété comme un manque de compétence, travailler uniquement sa confiance risque de ne traiter qu'une partie de l'équation.
Parfois, la question n'est donc pas seulement :
« Comment puis-je retrouver confiance en moi? »
Elle devient aussi :
« Dans quel environnement suis-je actuellement en train d'essayer d'être compétent? »
Cette deuxième question ne retire rien à notre responsabilité personnelle.
Elle nous permet simplement de ne pas porter seuls ce qui appartient peut-être aussi au système dans lequel nous évoluons.
Une question à cultiver
Lorsque le sentiment d'imposture apparaît, peut-être pouvons-nous résister à l'envie de lui donner trop rapidement une seule explication.
Est-ce que je doute parce que mon expertise m'a rendu plus conscient de ce que je ne sais pas encore?
Parce que je suis en train d'apprendre à occuper une nouvelle place?
Parce qu'il existe réellement une compétence que je dois développer?
Ou est-ce que quelque chose, dans mon environnement, contribue actuellement à me faire douter de la compétence que je possède déjà?
Le doute mérite parfois d'être écouté.
Mais avant d'en faire une vérité sur nous-mêmes, peut-être mérite-t-il surtout d'être interrogé.
Pour aller plus loin — Références scientifiques
Gullifor, D. P., Gardner, W. L., Karam, E. P., Noghani, F., & Cogliser, C. C. (2024). The impostor phenomenon at work: A systematic evidence-based review, conceptual development, and agenda for future research. Journal of Organizational Behavior, 45(2), 234–251. Cette revue systématique constitue la référence centrale pour la dimension organisationnelle du billet.
Tewfik, B. A., Yip, J. A., & Martin, S. R. (2024). Workplace Impostor Thoughts, Impostor Feelings, and Impostorism: An Integrative, Multidisciplinary Review of Research on the Impostor Phenomenon. Academy of Management Annals. Elle permet d'élargir la compréhension du phénomène et de ses dimensions sociales et organisationnelles.
🌿Pour poursuivre votre réflexion
Parce qu'une réflexion en nourrit souvent une autre, je vous propose trois lectures complémentaires.
La rupture invisible : quand la confiance se fragilise
Quand ce qui semblait solide dans la relation de travail commence à se fissurer, les effets dépassent parfois largement la relation elle-même. Une réflexion sur ces ruptures discrètes qui transforment notre façon de nous engager — et parfois de nous percevoir. https://www.cultiverlessentiel.ca/post/la-rupture-invisible-quand-la-confiance-se-fragilise
Quand le contrat invisible se transforme – Le contrat psychologique au travail
Au travail, une partie de ce que nous attendons les uns des autres n'est jamais écrite. Que se passe-t-il lorsque ces attentes implicites changent, se brouillent ou ne semblent plus réciproques? https://www.cultiverlessentiel.ca/post/quand-le-contrat-invisible-se-transforme
Leadership et sécurité psychologique : au-delà du contrôle
Et si la possibilité de dire « je ne sais pas encore » était justement l'une des conditions qui nous permettent de développer pleinement notre compétence? Une réflexion sur le rôle du leadership dans la création d'espaces où l'on peut apprendre, contribuer et prendre des risques relationnels. https://www.cultiverlessentiel.ca/post/leadership-et-sécurité-psychologique-au-delà-du-contrôle




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